Notre Histoire

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Une histoire du Château de Courtomer

Le Château de Courtomer, aperçu ci-dessus dans une gravure de 1861, se situe au sein d’une douce vallée au milieu des collines verdoyantes de l’Orne, un département de la Normandie, dans l’ouest de la France. Il fut l’assise d’une puissante famille de nobles normands du XIème siècle jusqu’au début du XXème siècle – soit presque mille ans de stabilité à travers bouleversements et transformations sociales et économiques, révolutions et guerres, autant de siècles de destruction créative qui ont créé la France d’aujourd’hui.

Les premiers vestiges d’occupation humaine trouvés dans la région remontent à environ 100 000 ans. Les tribus celtes s’y installèrent, les Romains les conquirent, les Francs barbares les balayèrent… et tous laissèrent leurs empreintes dans cette région fertile et en apparence paisible. Avant de devenir la Normandie, la région appartenait à la vaste province romaine de Gallia Lugdunensis (la Gaule lyonnaise). Lorsque Rome tomba et que les Francs prirent la Gaule, la Normandie devint une partie du Royaume des Francs de l’Ouest. Lorsque les rois mérovingiens, descendants du roi Clovis des Francs, cédèrent la nouvelle dynastie à Charlemagne, ce fut le début de l’Empire carolingien de France.

 

Les conquérants Vikings

Le premier Château de Courtomer était une forteresse bien gardée au sein d’une campagne qui avait souffert de la guerre civile entre les factions rivales des nobles francs et de 200 ans de raids vikings. Ces hommes féroces du Nord passaient leur été à accoster côtes anglaises et françaises pour piller les abbayes et les riches fermes. Mais quand ils commencèrent à remonter la Seine et à assiéger Paris trop souvent, le roi des Francs Charles le Simple leur proposa un marché. En échange de la paix, il leur donna des terres. Le traité de Saint-Clair-sur-Epte fut conclu en 911. Les « hommes du Nord » s‘installèrent rapidement en France où ils se marièrent avec les familles locales. Ils se convertirent au christianisme et fondèrent de nouvelles dynasties aristocratiques. Ils donnèrent leur nom à la Normandie.

 

  Manteau des armes de la famille Saint-Simon de Courtomer, trois lions d’argent sur un fond vert

Manteau des armes de la famille Saint-Simon de Courtomer, trois lions d’argent sur un fond vert

Dès 1050, on commence à parler des seigneurs normands de Courtomer dans les traditions locales. Ils s’étaient étroitement alliés à leurs puissants voisins, les ducs d’Alençon. Ils avaient fait les croisades. Et l’un d’eux s’était marié à une fille du Comte de Tancarville – dont mon mari William Bonner et nos enfants sont descendants ! (Aujourd’hui, le seul rappel du nom de Tancarville en France est une forteresse en ruine et un pont sur la Seine. La famille a suivi Guillaume Le Conquérant en Angleterre en 1066. Leurs descendants actuels sont les Tankervilles en Angleterre et aux Etats-Unis).

Bien sûr, la paix avec les Normands ne dura guère longtemps. Le duché de Normandie redevint un lieu de conflits dès que son duc conquît l’Angleterre en 1066. A une certaine époque, les nouveaux rois anglais possédaient plus de territoires en France que leurs rivaux français. Au milieu des XIVème et XVème siècles, la guerre de 100 ans vit s’affronter les rois de France et les rois normands d’Angleterre pour la conquête du pouvoir. Non loin de Courtomer, à Moulins la Marche, on peut encore voir les traces des immenses « Fossés le Roi ». Constituée d’un rempart et d’un fossé, cette frontière séparait le duché de Normandie et le comté de Perche, où les comtes étaient fidèles au roi de France.

 

Les guerres de religion

Le Château de Courtomer resterait un centre défensif important de la fin de la guerre de 100 ans jusqu’au début d’une période de paix et de croissance. Autrement dit, jusqu’à ce que la Réforme protestante inaugure une autre période violente de conflits. Le protestantisme se répandit en Normandie dans les années 1530, sous la protection de la sœur du roi, Marguerite d’Angoulême (alias Marguerite de Navarre). Cette fascinante femme de lettres – « le cœur d’un homme dans le corps d’une femme, avec le visage d’un ange » comme l’a décrit un contemporain – établit sa cour à Alençon, dans le duché de son mari. Les barons de Courtomer, comme beaucoup de nobles à l’esprit indépendant, se convertirent au protestantisme. Dans le temple sur leurs terres, leur famille fut baptisée, mariée et enterrée.

Les guerres de religion se terminèrent avec la remarque peut-être apocryphe de Henri de Navarre, le petit-fils de Marguerite : « Paris vaut bien une messe ». Ce dernier se convertit au catholicisme pour mettre fin à la guerre et instituer une longue période de paix civile et de tolérance religieuse. Les nobles qui avaient soutenu le nouveau Henri IV trouvèrent leur fortune grandement améliorée. Le baron de Courtomer, Artus de Saint-Simon, obtint un marquisat. Le titre était non seulement une reconnaissance de ses importants services militaires mais aussi la jouissance d’une grande propriété territoriale. Quand on regarde aujourd’hui des fenêtres du Château, toutes les terres alentour appartenaient autrefois au baron de Courtomer.

  Illustration du XIXème siècle du temple protestant de Courtomer

Illustration du XIXème siècle du temple protestant de Courtomer

Vers les années 1600, le château médiéval commença à s'effondrer. Les temps avaient changé. Il n'était plus nécessaire de conserver des murs épais et des tours pour repousser les voleurs et les armées d'invasion.

 

Richesse et pouvoir terriens

La terre était la source du pouvoir et de la richesse du Marquis de Courtomer. Il détenait des milliers d’hectares de terres agricoles. Il possédait le monopole des fours communaux et des moulins. Il contrôlait et appliquait la justice dans la juridiction de ses domaines. Les seigneurs de Courtomer dirigeaient une école et jouaient un rôle de premier plan dans les affaires de l’église. En plus des loyers, ils avaient une multitude de sources de revenus liée à leur propriété terrienne. Citons par exemple le « droit de massacre ». Le Marquis de Courtomer avait ainsi droit aux langues de tous les moutons et bovins abattus pendant une certaine période de l’année. Et ce que sa famille ne pouvait pas manger, elle le vendait! Alors comme maintenant, la langue était un délice très apprécié en France.

En tant que nobles français, les seigneurs de Courtomer étaient exemptés de la plupart des impôts. Ils devaient néanmoins « la taxe sur le sang ». Ils la payèrent lourdement lors des guerres du 17ème siècle en Allemagne, en Italie et en Espagne au service de Louis XIII, le fils de Henri IV. Ils combattirent également pour le petit-fils de Henri IV, Louis XIV le Roi Soleil. C’est sous son règne que les frontières modernes de la France ont été établies, poussant le royaume vers le nord dans les anciens Pays-Bas espagnols, vers l'est en Allemagne et dans les Alpes et vers le sud jusqu'aux Pyrénées et la Méditerranée.

  Détail du cheval de guerre du Marquis de Courtomer tiré de son portrait au Château de Courtomer.

Détail du cheval de guerre du Marquis de Courtomer tiré de son portrait au Château de Courtomer.

Ce fut également sous le règne de Louis XIV que les seigneurs de Courtomer abandonnèrent leur foi protestante. Louis le Roi Soleil et bien des Français fatigués de la guerre civile tenaient à la théorie du pouvoir absolu des rois. Ce pouvoir était basé sur le concept de droit divin, un droit hérité et nommé par Dieu. Autrement dit, la France devait avoir « un roi, une loi, une foi ». Il n’y avait plus de place en France pour deux formes de culte chrétien. La révocation de l’édit de Nantes chassa des milliers de Huguenots par delà les frontières de France. Une position élevée ou la richesse ne constituaient en aucun cas une protection. L’oncle protestant du Marquis de Courtomer, le puissant Duc de la Force, fut envoyé en prison. Sa femme fut forcée d’entrer au couvent. La famille Courtomer se reconvertit rapidement au catholicisme romain. Et le temple devint une laiterie.

L’oncle protestant du Marquis de Courtomer, le puissant Duc de la Force, fut envoyé en prison. Sa femme fut forcée d’entrer au couvent. La famille Courtomer se reconvertit rapidement au catholicisme romain. Et le temple devint une laiterie.

 

Une incarnation de l’idéal des lumières

Le château médiéval fut finalement démoli au XVIIIème siècle. (Bien que le temple protestant existe encore). La famille, dans une nouvelle période de prospérité apportée par le bon sens et la gestion économique de la veuve Marquise de Courtomer, le reconstruisit à nouveau. Les caves voûtées du château actuel sont les seuls vestiges intacts des fondations médiévales.

  L’exécution du Général Custine vue de l’Angleterre, où les chroniqueurs étaient consternés par la mise à la guillotine d’un patriote révolutionnaire. Custine était l’arrière-grand-père du dernier Marquis de Saint-Simon de Courtomer.

L’exécution du Général Custine vue de l’Angleterre, où les chroniqueurs étaient consternés par la mise à la guillotine d’un patriote révolutionnaire. Custine était l’arrière-grand-père du dernier Marquis de Saint-Simon de Courtomer.

A la place de la solide forteresse défensive médiévale, le nouveau Château de Courtomer s’est élevé comme un superbe exemple des idéaux du XVIIIème siècle exprimés dans le dessin de son bâtiment. Son style classique et sa symétrie représentent l’harmonie et l’équilibre. Le château est grand mais simple dans sa forme. Il est en cela typique de l’admiration de l’âge des lumières pour les idéaux purs de la première République romaine. Le château célèbre enfin la lumière, qui se déverse de ses fenêtres de tous côtés.

Comme vous le savez peut-être, le Château de Courtomer est l’un des derniers grands châteaux français construits au XVIIIème siècle. Il fut construit de 1787 à 1789, à la veille de la Révolution française. Bien qu’il représente les idéaux de lumières qui ont constitué la référence idéologique de la Révolution, Courtomer est aussi un monument à l’Ancien Régime, à une manière de vivre et à un système de privilèges qui finirent définitivement avec l’exécution du roi français Louis XVI en 1793.

Le Marquis, sa femme et sa belle-mère connurent presque le même sort lors de la Grande Terreur et de sa vague d’exécutions. Mais après quelques mois en prison, ils réussirent à survivre pour retourner à Courtomer – et participer à la reconstruction de la France postrévolutionnaire. Avec la fin de la période révolutionnaire et la montée de Napoléon après 1800, la famille fut à nouveau fermement établie dans les couloirs du pouvoir.

Le Marquis devint Chambellan de l’Impératrice Marie-Louise, la deuxième épouse de Napoléon. C’était une position honorifique donnant un accès précieux aux puissantes personnalités politiques à la Cour et en Europe.

 

De la guerre aux mots

Le XIXème siècle vit la famille de Saint-Simon se tourner de la guerre à la littérature si l’on peut s’exprimer ainsi… L’orpheline Léontine de Saint-Simon, héritière du dernier Marquis de Courtomer, épousa l’écrivain et esthète Astolphe, Marquis de Custine. Sa mère Delphine de Custine était une beauté célèbre dont le beau-père et le mari avaient été guillotinés lors de la Grande Terreur. François-René de Châteaubriand, homme de lettres, romancier, critique de la Révolution, était son amant. On dit qu’il était le père d’Astolphe. Quoi qu’il en soit, il fut le parrain du fils d’Astolphe et de Léontine Enguerrand.

  Une vue du Château de Courtomer en 1864 extraite d’un livre de gravures fait pour la Comtesse de Turenne d’Aynac de Courtomer par le peintre et graveur Auguste Constantin.

Une vue du Château de Courtomer en 1864 extraite d’un livre de gravures fait pour la Comtesse de Turenne d’Aynac de Courtomer par le peintre et graveur Auguste Constantin.

Ce dernier descendant direct de la famille Saint-Simon décéda à l'âge de trois ans. Il fut enterré entre sa mère et sa grand-mère au château de Fervacques de la famille Custine, château situé également en Normandie. Le Château de Courtomer fut transmis au descendant le plus proche de Saint-Simon, marié à la famille du Turenne d'Aynac.

En 1905, le château fut vendu. Il fut acheté par des voisins et parents éloignés, la vicomtesse de Brimont et son mari, le comte de Pelet.

Cent ans plus tard, en 2005, la famille Bonner acheta le Château de Courtomer. Il sert à nouveau comme lieu de rassemblement familial mais aussi comme centre annuel de conférence pour la maison d'édition Bonner. Nous sommes fiers de vous y accueillir aujourd’hui.

 

-Elisabeth Bonner