Une journée au Comice Agricole, Courtomer

“Le jour de la batteuse” 


”Ils jouent des cors”, a dit l’homme à mes côtés. Ce dernier, vêtu d’un bleu de travail et coiffé d’une casquette avachie, tenait un portable au bout de son bras musclé. Une épaisse ceinture en cuir entourait sa forte taille. Il a dirigé sa tête en direction de la salle des fêtes. La mélodie des cors de chasse beuglait de la porte entrouverte.

“Hé, hé ! Ils doivent être au dessert !” Tout en parlant au téléphone, il s’est précipité vers un immense engin en bois entouré d’une foule croissante. Des petits garçons grouillaient aux quatre coins. Un tracteur a démarré et une épaisse fumée noire s’en est échappée par volutes.

C’était dimanche dernier, au comice agricole annuel de Courtomer. Par delà les grands ballots de foin posés à l’entrée du champ de foire, une vache soigneusement lavée et épongée broutait.  Sa sœur récalcitrante avait été repoussée avec tact un peu plus loin. Deux petits garçons essayaient de mettre à leurs pieds un veau chaud et fatigué.
“Papa! Papa!” Leur père les a aidés à détacher son licou.

Un couple massif de robustes Percherons attendaient sous les arbres ombragés pour avoir la chance de défiler devant les juges. Leurs crinières et leurs queues étaient peignées et tressées avec des rubans bariolés. Notre brave vendeur de tracteur était également là. Il brandissait un fouet afin de distraire son bel étalon gris de deux juments coiffées de rubans et accompagnées de leurs petits poulains. Si notre homme gagne sa vie en vendant les dernières machines agricoles, il n’a qu’une passion : les chevaux de labour d’antan !

Il y avait également une démonstration de cordage ainsi que des étals de fromage, de jambon, de miel et de savon fait avec du lait de jument. 

Plus tard, suivraient un bal dansant et l’animation des manèges.  

Mais pour l’heure, dans la salle des fêtes à l’arrière, le maire et ses invités, représentants de la chambre régionale d’agriculture et divers Courtomerois (les habitants de Courtomer), finissaient un copieux repas. Une fanfare locale - huit chasseurs habillés en manteaux rouge et en gilets noirs et dorés - jouaient des traditionnels cors de chasse alors que des tartes aux fruits étaient servis par des femmes et des jeunes filles. 

 Le “cor de chasse” ressemble à une grosse corne semblable à celle que l'on peut voir dans un musée archéologique. Il est principalement joué lorsque des sangliers et des cerfs sont chassés à pied ou à cheval dans les bois et les champs de maïs français. Des fanfares distinctives, ou mélodies, indiquent aux chasseurs qui les écoutent si la proie a été aperçue, si les chiens sont sur sa piste, si elle a sauté dans l’eau, s’est cachée dans les sous-bois… ou si elle a rencontré son destin. Plus tard, une fois dépouillée et démembrée, une dernière fanfare retentit en hommage à la noble bête.


Faire de la musique pour célébrer la chasse est une vieille tradition, probablement même plus ancienne que la récolte de céréales! Mais aujourd'hui, nous avons célébré le "battage", à savoir l’opération de battre le grain après la récolte.

Nous nous sommes tournés vers le champ de foire dès que le refrain traditionnel de "battre, battre, battre" a retenti dans la salle. Il était temps de voir le "battage " - pas seulement de le chanter !


La « batteuse » se tenait dans toute sa gloire au milieu d'un champ, entourée de ses admirateurs et d'un tas de blé doré non battu. Douze hommes étaient à leur place : deux au sommet de la machine où le blé serait poussé dans ses entrailles, cinq sur le côté pour surveiller la multitude des roues et des sangles, deux autres  - apparemment des frères jumeaux - à la chute où les balles seraient expulsées, un autre à la fin où les balles apparaîtraient et deux autres à la fin de la production. Deux autres hommes enfin se trouvaient sur le tracteur - l’un contrôlant l’alimentation et l’autre surveillant l’épaisseur de la sangle en cuir reliant le moteur du tracteur et la batteuse.


Avec un rugissement assourdissant, la batteuse est devenue vivante. Les roues et les engrenages tourbillonnaient, les ceintures craquaient, le lourd cadre de bois se balançait d'avant en arrière alors qu’il battait le blé. Les grains ont coulé de face dans des sacs de jute; des balles de paille étaient débitées à l’arrière. Les jumeaux passèrent le fil dans la goulotte, le serrèrent autour des balles, le nouèrent et le coupèrent. Le jeune homme, portant maintenant un sac de jute telle une cape posée sur la tête et sur le dos, a hissé un ballot sur ses épaules. Ayant porté des ballots de paille nous-mêmes, nous avons immédiatement compris sa robe curieuse.

A l'exception des garçons qui portaient les ballots et transportaient les sacs de céréales, tous ici devaient être nés juste avant l’apparition des tracteurs à la fin des années 50. Ils avaient connu la transition de la puissance du cheval Percheron au tracteur Deere 30 HP. Ils savaient comment gérer ce monstre de bois et le vieux tracteur qui l’alimentait. Au loin se trouvait son équivalent moderne : une immense machine capable de fonctionner avec un seul conducteur.


Mais si la nouvelle moissonneuse-batteuse est sans aucun doute plus efficace, l'ancienne camaraderie du “jour de la batteuse” rassemble toujours la communauté agricole de Courtomer. Comme le reste de la foule, nous regardions avec fascination la batteuse en mouvement et ses fervents et concentrés serviteurs. Notre fermier s’est arrêté pour bavarder avec nous. Il se souvenait de l'ancien temps. Il avait toujours le premier tracteur de son père, un Pony acheté en 1956. Il l’avait apporté au Comice. Il nous l’a désigné du doigt. Là-bas, en compagnie d’autres vénérables tracteurs, il rappelait la gloire de la révolution agricole française du XXème siècle.

Le jeune homme portant les ballots s’est arrêté un instant ; il devait “checker” son téléphone…

- Elisabeth de Courtomer, septembre 2018

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